Beton-People, Entretien
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Vélodrome d’Oerlikon : il doit sa longévité au béton.

Depuis 111 ans, l’anneau cycliste de Zurich-Oerlikon fascine les amatrices et amateurs de cyclisme sur piste. Inauguré en 1912 sur la verte prairie de Zurich-Nord après seulement cinq mois de construction, il s’est révélé être un coureur de fond endurant. C’est ici que la culture du sport cycliste et l’architecture renaissent, traversent des hauts et des bas et résistent avec succès aux envies de démolition.

Vélodrome d’Oerlikon : il doit sa longévité au béton.

La plus ancienne infrastructure sportive de Suisse demeure opérationnelle
Le vélodrome à ciel ouvert d’Oerlikon est considéré comme le plus ancien site sportif de Suisse toujours en service sans avoir subi de modifications. Dès 1912, la piste en béton a été conçue pour supporter une charge élevée de sorte que des courses de demi-fond pouvaient y être organisées. À l’époque, il n’y avait que très peu de constructions en béton apparent, ce qui explique pourquoi le vélodrome était considéré comme un exemple pionnier de la construction béton. Un peu plus de 100 ans plus tard, une rénovation a été décidée afin que les courses puissent continuer à s’y dérouler au moins jusqu’en 2030. Les éléments en béton de la piste ont été renforcés, la tribune nord a été rénovée, la cuisine dans le bâtiment des tribunes a été modernisée et la protection incendie, les voies d’évacuation et l’éclairage de cheminement ont été mis à jour.

Le Hallenstadion, son principal rival
Le vélodrome à ciel ouvert a connu son apogée dans les années 1930. Puis l’ouverture du Hallenstadion a créé de la concurrence. En effet, le vélodrome à ciel ouvert est très dépendant des conditions météorologiques. Il suffit d’un peu de pluie pour que les virages inclinés à 45° se transforment en toboggans. Avec sa piste en bois couverte, le Hallenstadion a supplanté la piste à ciel ouvert. Par la suite, des appels à la démolition et au changement d’affectation ont été lancés à plusieurs reprises. Jusqu’à ce que le Hallenstadion soit entièrement rénové en 2005 et que la piste cycliste permanente disparaisse.

Renaissance et nouvel élan
Dans les années 2000, quelques fans de sport cycliste ont formé la communauté d’intérêts « Offene Rennbahn Oerlikon » dans le but d’exploiter et d’entretenir le bâtiment, désormais classé monument historique. Par la suite, les courses nocturnes, très appréciées, y ont de nouveau été organisées. Des disciplines telles que le derny, le keirin, le madison ou le demi-fond ont ainsi trouvé une seconde jeunesse, tout comme la piste en béton, indispensable à ce spectacle.

Dans notre série consacrée aux personnalités passionnantes en lien avec le béton, nous sommes tombés sur Nicole Fry, qui est « pacemaker », autrement dit entraîneur à motocyclette. Nicole Fry vient d’arriver dans le monde du demi-fond cycliste et est maintenant dans les starting-blocks pour participer à sa première course en tant que pacemaker. Elle a des choses intéressantes à dire sur le vélodrome et le demi-fond. De par sa profession, elle connaît également bien le matériau dont est fait la piste.

Galerie: Rennbahn Oerlikon
Galerie: Rennbahn Oerlikon
Galerie: Rennbahn Oerlikon
Fiat-Werk Lingotto ©FELIXSCHWARZ at made-by-architects.com
Fiat-Werk Lingotto ©FELIXSCHWARZ at made-by-architects.com

Chère Nicole Fry, vous vous apprêtez à faire votre première course en tant que pacemaker sur le vélodrome à ciel ouvert d’Oerlikon.

Quel est votre rapport à l’anneau en béton de Zurich Nord ? Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement ?
Nous habitons à proximité du vélodrome d’Oerlikon. En été, nous allions souvent regarder les courses avec les enfants. Nous avons toujours beaucoup aimé l’endroit en général. L’architecture de la piste. Cette plongée dans un monde particulier. Le public, le sport sur piste, tout cela en plein air, c’est unique. La piste est comme une sorte d’OVNI qui aurait atterri ici à Oerlikon, c’est tout simplement fascinant. En ce sens, fréquenter le vélodrome en tant que spectateur est aussi relaxant. On atterrit dans un autre monde, souvent décrit comme « hors du temps », qui décrit sa propre trajectoire. On rencontre un groupe de personnes qui se retrouvent sur les deux terrasses pour admirer ces superbes disciplines cyclistes. Les familles et les fans plutôt « récents » sont assis d’un côté dans une ambiance décontractée. De l’autre côté, on trouve majoritairement les traditionalistes. Les deux groupes se mélangent aussi volontiers. Il n’y a pas de camps de supporters comme dans le football. On est uni par ce sentiment particulier que suscite le vélodrome d’Oerlikon.

Comment en êtes-vous venue au demi-fond ?
En fait, je ne suis pas coureuse cycliste. Je fais de la moto. Je conduis une 125, mais je n’ai pas d’ambitions démesurées. Mais quand je voyais les binômes tourner sur la piste, je me sentais attirée comme par magie. On est comme hypnotisé et on se laisse entraîner par le vrombissement des machines et les binômes qui tournent en rond dans un tourbillon presque addictif. À un moment donné, cela m’a vraiment captivée et a éveillé mon ambition et ma curiosité. L’un de nos voisins est bénévole au vélodrome à ciel ouvert d’Oerlikon. J’ai discuté à plusieurs reprises avec lui de la piste et des courses de demi-fond et je lui ait fait part de mon intérêt d’y participer en tant que pacemaker. Le « Ils en cherchent, d’ailleurs » qu’il m’a lancé avec un air malicieux m’a finalement convaincue de franchir le pas.

Vous faut-il passer un examen pour pouvoir conduire la moto ?
Oui. Il faut passer un examen de pacemaker. Les stayers – c’est-à-dire les coureurs cyclistes – doivent également passer un examen. Et ensuite, il faut prendre une licence. Mais il n’y a pas de leçons de conduite au sens traditionnel du terme. Et il n’y a pas non plus de livret pour la théorie. J’ai été formée par un pacemaker expérimenté. Il m’a tout appris. L’examen a ensuite été validé par Swiss Cycling.

Quelle différence y a-t-il avec une moto traditionnelle ?
Il y a bien sûr le fait que l’on soit debout et non pas assis, car on veut couper le vent le mieux possible. Pour la stabilité, il y a des coques fixes qui maintiennent les jambes. Le changement de vitesse et l’embrayage fonctionnent comme sur la route. Le guidon est également spécial, car il est presque parallèle à la moto et s’étend loin vers l’arrière. Il n’est donc pas possible de prendre des virages serrés. Pour manœuvrer à l’intérieur de la piste, il faut même se tenir debout sur les repose-pieds arrière afin de pouvoir déplacer le guidon suffisamment loin pour réussir à « rentrer ». Rien que cela, il faut l’apprendre. Ensuite, la poignée des gaz est inversée. On accélère vers l’extérieur, car c’est plus facile en raison de la position de la main. La poignée des gaz est très finement crantée, afin que l’on puisse faire varier la vitesse avec précaution. Il y a des freins, mais on ne freine pas, c’est même interdit ! Fondamentalement, il faut être en symbiose avec le stayer. Le casque aussi est spécial. Il dispose de trous pour les oreilles avec des coques orientées vers l’arrière, afin que l’on puisse entendre son stayer derrière soi. La combinaison de cuir, elle non plus, n’est pas adaptée à la route. Elle a une coupe extralarge afin de pouvoir couper le vent le mieux possible.

Quel genre de moto pilotez-vous ?
À l’origine, une Yamaha 850 des années 90. La transformation est effectuée par le garage Küng à Nänikon. Les motos doivent toutes être de construction identique et de même puissance. C’est la piste qui dicte le choix des motos. Si je faisais des courses à l’étranger, je devrais passer à une moto de là-bas.

Comment ce serait de franchir un col de montagne avec une moto de stayer ?
Du point de vue de la sensation de conduite, cela pourrait être pas mal. Mais ce ne serait pas faisable. Comme je l’ai dit, la moto est difficile à conduire. Et pour changer de vitesse, il faudrait à chaque fois sortir le pied du repose-pied et l’amener rapidement au levier de vitesses au pied à l’avant. Sur la piste, une fois qu’on passe la vitesse la plus élevée, on place les pieds dans les repose-pieds et on ne change plus de rapport.

Les courses de demi-fond sont du pur travail d’équipe. Comment trouve-t-on le bon partenaire ? Et peut-on en changer ou l’équipe, une fois constituée, reste-t-elle telle quelle ?
Par exemple, Luginbühl/Atzeni sont un binôme depuis longtemps et sont super complices. On peut changer de partenaire, mais on a de meilleures chances en tant qu’équipe bien rodée. Trouver un partenaire n’a pas été chose facile pour moi. J’ai d’ailleurs trouvé mon partenaire Steve Sommerfeld, un coureur sur piste expérimenté mais qui débute également en tant que stayer, très récemment via Instagram.

La communication entre votre partenaire et vous s’effectue avec des « Allez » et des « Ho ». Ça suffit ?
En principe, oui. On essaie de s’en sortir avec quelques ordres. « Go with the flow » est un principe essentiel.

Comment communiquez-vous avec les autres pacemakers sur la piste ?
En fait, on ne communique pas du tout. On remarque tout de suite lorsque quelqu’un est plus rapide ou plus lent. Le dépassement se fait alors par le haut. Et lorsque trois binômes roulent de front, cela signifie que ceux qui sont derrière doivent attendre qu’une place se libère.

Les vélos aussi sont-ils conçus spécialement pour le demi-fond ?
Oui. La roue avant est beaucoup plus petite. Et la fourche est comme montée à l’envers, elle est tournée vers l’arrière. Ainsi, le stayer arrive à mieux s’approcher du rouleau. Les poignées du guidon sont enroulées différemment. On prend plus appui et on tire moins. Ensuite, la selle et la potence du guidon sont reliés au cadre par de petites tiges. Ce sont toujours des vélos sur mesure, adaptés à la morphologie de chaque coureur.

Combien de temps dure une course ? Au fond, le terme « stayer » est un terme anglais qui vient du verbe « to stay » signifiant « rester », autrement dit persévérer.
Il y a des épreuves au temps et des épreuves à la distance. À Oerlikon, nous parcourons entre 20 et 25 kilomètres. Cela donne des temps de l’ordre de 20 minutes.

Existe-t-il un instant magique, un moment où toutes les planètes sont alignées ?
Ce « flow », où tout s’accorde, est magique. Plus on suit la ligne et plus le rythme est bon, plus l’interaction est bonne. On a alors la sensation de voler.

Quels sont vos objectifs sportifs ? Que le demi-fond devienne discipline olympique et que vous remportiez la médaille d’or ?
Je ne pense pas que le demi-fond deviendra un jour une discipline olympique. Mais il y a un championnat suisse et un championnat d’Europe. L’objectif doit être d’y participer au moins une fois. Mais mon objectif à moi est de démarrer fin juin à Oerlikon et de réussir ensuite toute la saison. J’aimerais me faire une place, m’améliorer techniquement. Et prendre du plaisir, bien sûr.

Y a-t-il des expressions du demi-fond qui sont passées dans la langue courante ?
En allemand, oui : « Der ist voll von der Rolle ! » L’expression signifie littéralement que le coureur est trop éloigné du rouleau fixé par une structure à l’arrière de la moto du pacemaker, qui est destiné à empêcher le cycliste de toucher la moto qui le précède tout en lui permettant de s’en approcher suffisamment pour être à l’abri du vent de face. Dans la langue courante, elle a pris un sens figuré et signifie que quelqu’un n’est pas dans son état normal, qu’il est confus, déconcentré, fatigué. (NDT : Un équivalent en français serait « Il est complètement à côté de ses pompes ! » ou, pour reprendre un terme en rapport avec le vélo, « Il déraille ! »)

Roulez-vous aussi en salle sur des pistes en bois ?
Non. Je suis une inconditionnelle du béton ! Mais un jour peut-être... Qui vivra verra !

Le vélodrome à ciel ouvert a dû se défendre sans cesse au fil des années pour éviter de disparaître. Il en a été de même pour le demi-fond. Comment voyez-vous l’avenir ?
Notre sport reste une niche. Mais nous ouvrons de plus en plus cette niche, nous prenons soin de ce sport, nous le préservons et nous le rendons accessible. Peut-être que davantage de femmes s’y intéresseront.

Passera-t-on un jour à des motos électriques ?
Le sujet revient souvent. Les machines n’ont en effet cessé d’évoluer au cours des 100 dernières années. Nous ne roulons pas avec les bécanes de 1930. Il se peut qu’un jour, on passe à des motos électriques. Je ne suis pas contre. Est-ce que cela pourra un jour remplacer ce son ?...

Qu’est-ce qui caractérise un bon stayer ?
Le travail d’équipe. La sensibilité. Des qualités physiques comme l’endurance, la force et la technique. Et pour moi, bien sûr, la camaraderie.

Et qu’est-ce qui fait un bon pacemaker ?
Également le travail d’équipe. Mais plus encore la sensibilité pour que le « flow » soit bon. On ne peut pas juste mettre les gaz à fond. Mais l’aspect humain est tout aussi important pour moi. Il faut prendre du plaisir, il faut avoir envie de rire et ne pas s’en priver. L’ambition, c’est bien, l’acharnement, ce n’est pas mon truc. Ensuite, la sensation du corps est importante, surtout pour moi, parce que je suis petite et légère. Je dois peut-être dégager encore plus de calme et d’assurance que d’autres. L’expérience est toujours bonne à prendre, j’en acquiert de plus en plus !

Lorsque vous ne faites pas de courses de demi-fond, vous travaillez avec votre mari dans une agence de design couleur. Vous avez donc très souvent affaire au béton. Le béton est-il pour vous une sorte de toile ?
Le béton a déjà en lui-même beaucoup de cachet et de caractère. Pour nous, il s’agit de faire ressortir le caractère d’un bâtiment ou d’une surface en béton. Ce n’est pas parce que, par exemple, un grand mur en béton pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une toile, qu’il faut le peindre de manière colorée et éclatante. C’est pourquoi je répondrais plutôt non à cette question.

Que pensez-vous du matériau béton en général ?
Cela ressemble à du contenu sponsorisé, mais personnellement, j’aime beaucoup ce matériau. Beaucoup disent que le béton est froid. Je ne suis pas d’accord. Le béton offre des possibilités sculpturales comme aucun autre matériau. Le vélodrome en est un bel exemple. Ensuite, j’aime particulièrement le béton lorsqu’il vieillit et se patine, lorsqu’il évolue littéralement avec le temps. Les traces du temps ont beaucoup de charme. Mais cela vaut pour beaucoup de choses, même pour les sports !

Si vous pouviez mettre en couleurs le vélodrome à ciel ouvert, à quoi ressemblerait-il ?
Oh, ce serait une belle mission ! Quand on arrive sur la piste, c’est comme un saut dans le temps. Cet anneau est en effet tout sauf coloré. Minimaliste, sans fioritures, parfait. Je le compléterais légèrement par des surfaces contrastées et brillantes, comme par exemple sur du mobilier ou des éléments en bois, et j’ajouterais un peu de couleur pour une orientation en douceur. Mais la piste doit garder toute sa sobriété. Et rien ne doit détourner l’attention de la course, car en fin de compte, ce qui importe, c’est la course !

D’une manière très générale, quel est votre bâtiment préféré ?
C’est une question difficile ! Il y en a beaucoup. Mais l’usine Fiat « Lingotto » à Turin est un très bon exemple pour illustrer cette interview. J’y suis allée l’hiver dernier autour de Nouvel An, je ne savais pas si je devais poursuivre ou non mon projet de demi-fond. L’usine a une piste en béton sur le toit. En dessous, au fil des étages, les voitures étaient assemblées, avant d’être testées tout en haut sur le toit. Le bâtiment est une machine en soi, à la fois très captivant et imposant. Il suffit de se promener le long du Pô et de l’apercevoir pour être conquis. Qui sait, le « Lingotto » m’a peut-être même fait rester sur la piste.

Chère Nicole Fry, merci beaucoup pour cet entretien et bonne chance !

Nicole Fry est mère de deux enfants et vit avec son partenaire à Zurich-Oerlikon. Ensemble, ils dirigent une agence de design couleur.
Nicole Fry est mère de deux enfants et vit avec son partenaire à Zurich-Oerlikon. Ensemble, ils dirigent une agence de design couleur.

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