Économie circulaire, Conservation
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Du béton qui a une histoire: comment un parking se transforme en un espace de vie

Le canton de Bâle-Ville mise sur le réemploi à grande échelle: dans le cadre de la construction de nouveaux logements, des éléments en béton de plusieurs tonnes provenant d’un ancien parking pour poids lourds sont réutilisés. Un projet pionnier posant un défi non seulement en matière de taille, mais aussi en matière de technologie, de logistique et de taches d’huile.

Du béton qui a une histoire: comment un parking se transforme en un espace de vie

Stefan Knüsel, contremaître chez Aregger AG, nous parle du démantèlement du parking.

La vidéo est en allemand.
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L’objectif est ambitieux: le canton de Bâle-Ville vise la neutralité carbone d’ici 2037. Étant donné que le secteur de la construction génère beaucoup de CO2, le gouvernement a décidé de s’attaquer à cette problématique et encourage la construction circulaire. Et le canton donne lui-même l’exemple, entre autres dans le nord de la ville de Bâle. Dans le cadre du plan d’urbanisme Volta-Nord sur l’ancien site industriel et commercial (également connu sous le nom de «Lysbüchel-Areal»), le quartier St. Johann s’agrandit, avec des logements pour 2'000 personnes et 2'500 emplois. Plusieurs bâtiments du site ont déjà été réaffectés: l’entrepôt datant des années 1950 est devenu une école; deux autres édifices utilisés dans le passé par Coop se sont transformés en un centre culturel et une surface commerciale.

Le parking pour poids lourds de Coop quant à lui doit céder sa place à des logements coopératifs et au Lysbüchelplatz, une place végétalisée, en raison du plan d’aménagement. Mais une autre possibilité a émergé. Au lieu de procéder à une démolition conventionnelle, Immobilien Basel-Stadt (IBS), en charge de la gestion des biens immobiliers cantonaux, a opté pour une solution innovante: IBS a mesuré, examiné et catalogué les composants. Puis, dans le cadre de deux concours de projets, a mis ce catalogue à la disposition des cabinets d’architectes participants.

Reconstruire avec des éléments anciens

La réutilisation d’anciens éléments est exigeante, surtout lorsqu’ils sont aussi grands. «Construire quelque chose de nouveau avec des éléments existants était une situation de départ qui nous plaisait bien. Outre les objectifs écologiques du projet, les défis à relever et les possibilités à explorer étaient intéressants du point de vue architectural. On peut utiliser des éléments qui ne sont généralement pas employés dans la construction de logements. Il en résulte des espaces surprenants», explique Silvan Muff du cabinet d’architectes zurichois Solanellas Van Noten Meister (svnm). Dans la rue du Schliengerweg à Bâle, leur projet est mis en œuvre avec une maison comprenant six appartements pour familles nombreuses et deux jardins d’enfants. Pour ce faire, sont utilisés des piliers, des poutres et des éléments de plafond de l’ancien parking pour poids lourds de Coop. D’autres sites en démantèlement permettent de récupérer les éléments de façade et les garde-corps.

Contrairement aux éléments standard produits par les centrales à béton, aucun des éléments anciens utilisés n’est identique – en raison de l’usure et de la coupe. «Nous avons donc dû définir la tolérance que nous avions en matière de dimensions et de qualité», raconte Silvan Muff. C’est pourquoi les architectes et l’équipe chargée du démantèlement se sont penchés très tôt sur la question des divers éléments et ont échangé sur ce qui était techniquement possible, esthétiquement souhaitable et judicieux en matière de processus. Bien que la maison à plusieurs logements se compose presque exclusivement d’éléments réemployés et que les défis soient similaires à ceux d’une rénovation, le bâtiment est quasiment une nouvelle construction.

Un autre défi: très tôt dans le processus déjà, Solanellas Van Noten Meister a dû sélectionner les éléments appropriés et décider, par exemple avec les spécialistes du démantèlement, si les éléments devaient être retirés à l’aide de sangles ou d’ancrages fixes, ce qui affecte l’esthétique et les possibilités de réutilisation des éléments. «Il s’agissait de prendre d’importantes décisions», explique l’architecte.

Des éléments anciens remis d’aplomb

Christoph Zeltner est expert en économie circulaire chez CSD Ingenieure AG. L’ingénieur matériaux accompagne le démantèlement du parking pour poids lourds. «Ce projet est un moment fort pour moi, car nous pouvons continuer de concrétiser le concept d’économie circulaire», nous confie-t-il.

Le parking, construit en 1970, se compose d’imposants éléments en béton. Les éléments du plafond, par exemple, mesurent 1,5 m de large, 50 cm de hauteur dans la zone d’appui et pèsent entre 5,5 et 9 tonnes. Le démantèlement est complexe, car les éléments doivent être démontés sans être abîmés et de manière à rester entiers. Néanmoins, le bâtiment est bien adapté au concept de réemploi, car la structure de la construction réalisée à l’époque est claire, nous explique Christoph Zeltner. «Le parking se compose uniquement d’éléments de plafond, de poutres et de piliers. Cela simplifie le démantèlement et en particulier les tests statiques.»

Les défis à relever restent toutefois nombreux. Pour le démontage des éléments, différentes méthodes ont été testées en série et affinées au fur et à mesure. Étant donné que le parking présente des tolérances – certains piliers sont légèrement inclinés et les panneaux sont partiellement décalés – le marquage et la découpe des éléments individuels doivent être effectués avec le plus grand soin. Le sol étant également inégal, les rails de l’appareil de coupe doivent être ajustés avec précision. «Rien ne fonctionne sans niveau à bulle», ajoute Christoph Zeltner en riant. Par respect pour les résidents, des disques silencieux spéciaux sont utilisés – et les coupes sont toujours réalisées derrière des panneaux antibruit. Les éléments en béton démontés sont transportés une fois par semaine vers l’emplacement de stockage. Environ 350 trajets en camion seront nécessaires jusqu’à la fin du démontage prévu pour fin 2025.

En outre, les éléments doivent être débarrassés des polluants et assainis. «1'600 tuyaux contenant de l’amiante ont dû être retirés», raconte Christoph Zeltner. Il mentionne également les taches d’huile qui se trouvaient sur certaines places de stationnement. Celles-ci ne sont pas seulement un problème d’un point de vue optique, elles peuvent également nuire à la santé. Début 2024, différentes méthodes de nettoyage ont été testées. «Le fraisage n’a pas été retenu, car les panneaux n’étaient plus plans et les éléments perdaient en qualité», explique-t-il. En fin de compte, l’association de détergent, d’eau chaude et de haute pression a montré les meilleurs résultats. Et qu’en est-il de l’odeur? Pour mesurer ces émissions, des tentes chauffantes ont été placées au-dessus des deux taches les plus tenaces. «Après le nettoyage, chaque élément répondait aux exigences légales. Dans la mesure où un sol va recouvrir le béton, les éléments peuvent être utilisés sans problème dans les espaces de vie», précise Christoph Zeltner.

Reste à savoir de combien les émissions de CO2 peuvent être diminuées grâce à la réutilisation des éléments en béton. «Le démontage et le traitement des éléments en béton nécessitent une quantité de CO2 similaire à celle qui aurait été nécessaire pour la démolition et le traitement des granulats de béton», conclut l’expert en économie circulaire. Ainsi, l’empreinte carbone des éléments en béton récupérés est très faible. Afin de déterminer la réduction totale des émissions, l’utilité des éléments est quantifiée et le coût en matière de montage, de démontage et de traitement en est déduit. L’établissement de ce bilan intervient dans le cadre de la construction des immeubles d’habitation.

Penser, planifier et construire de manière flexible

Les architectes de svnm ont également tiré de premiers enseignements très intéressants à partir du projet de démantèlement. Ils ont constaté que les éléments scellés ou collés sont difficiles à démonter. «Nous étions curieux de découvrir comment quelque chose devait être construit pour qu’une réutilisation future soit possible», déclare Silvan Muff. La maison à plusieurs logements conçue par Solanellas Van Noten Meister pour les familles nombreuses se caractérise par des plans flexibles qui peuvent être adaptés en fonction de la configuration familiale. «Ce type de construction permettant de réaliser des modifications, il est plus durable», ajoute l’architecte.

Grâce au concept de réemploi, visé ensemble par le maître d’ouvrage, l’entreprise chargée du démantèlement et le cabinet d’architectes, la durée de vie des éléments en béton est également prolongée. Après 55 ans dans un parking, ils se retrouveront bientôt dans un espace de vie. Ainsi, les éléments prennent un nouveau sens, affirme Silvan Muff: «Ils datent des années 1970, où la pensée écologique était à peine présente. Et maintenant, ils font partie d’un immeuble d’habitation durable.» Une belle transformation.

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